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Il s'appelle Manuel Ortin, il est espagnol et tient un restaurant à 84 km de la capitale, sur la route nationale 7. Loin des vicissitudes de la vie urbaine, il mène une existence paisible auprès de sa petite famille. Les voyageurs s'arrêtent chez lui avec plaisir car il les accueille dans un malgache courant.
Il est midi. Sur la route nationale 7, une berline blanche file d'un trait. Elle rejoint une propriété entourée de haie où, à l'ombre des grands arbres, une femme et un jeune homme profitent de cette belle matinée du lundi de Pâques. Le conducteur sort de la voiture, les mains chargées de victuailles.
C'est Manuel Ortin qui revient du marché. Il est le chef de la petite famille qui tient le seul restaurant d’Ihazolava, une bourgade située entre Ambohimandroso et Ambatolampy, dans la commune rurale d'Ambohipihaonana, précisément à mi-chemin entre Antsirabe et Antananarivo.
Les clients commencent à arriver petit à petit, mais Manuel n'est pas plus stressé pour autant. Il reçoit en jean, tee-shirt et sandales, et s'arme de son plus beau sourire . Il a les cheveux grisonnants, des yeux bleus, la cinquantaine, et un ventre plus avancé que son âge. Cet aspect bonhomme rend le personnage éminemment sympathique.
C'est le patron lui-même qui prend la commande. Ceux qui peuvent le faire, le saluent par un « Holà Manuel ! », Il s'enquiert en malgache de ce qu'il peut faire pour ses clients : « Inona no azo atao ho anareo ? ». L'approche séduit. Le courant passe rapidemment. Il prend le temps de discuter pour satisfaire la curiosité naturelle des gens : que fait donc ce Vazaha dans ce no man's land ? « Je suis espagnol. J'ai vécu plus de 10 ans à Madagascar », explique -t-il. L'accent est perceptible, mais il parle aussi bien que les missionnaires européens établis à Madagascar depuis des décennies. Justement, « c'est avec eux que j'ai appris à parler la langue du pays », explique-t-il. « Là-bas dans le Sud, les gens l'appelaient mompera (ndlr : mon père) », ajoutera sa femme.
Il s'étonne que la presse s'intéresse à sa personne. « Que pouvez-vous trouver de bien intéressant chez moi ? Pourquoi moi et pourquoi pas le président Ravalomanana ?». Parce que celui-ci n'a pas choisi de se perdre à 84 km de la capitale, à deux kilomètres d'un hameau qui ne compte même pas cent toits. Il y a forcément une histoire derrière.
Manuel Ortin est arrivé à Madagascar à l'âge de 21 ans. « J’avais un ami qui était prêtre lazariste. Il travaillait à Madagascar. Un jour qu’il était en vacances en Espagne, il m’a dit : pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi ? Tu seras utile. Tu pourras aider », raconte-t-il. A l’époque, le jeune Manuel se destinait au métier de mécanicien. Séduit par l’aventure, il n'a pas hésité à accepter la proposition. « De toutes les manières, je ne pensais pas rester longtemps ».
C'est ainsi qu'il s'est retrouvé dans le Sud de l'île à aider les paysans. « A Bekily, la mission possédait onze hectares de terrain ». A Tsihombe, il a participé à la fondation d'une coopérative de pêcheurs initiée par un prêtre lazariste. « On m’a dit qu’elle existe encore aujourd'hui », fait-il remarquer. Il a bien entendu côtoyé le père Pedro Opeka, fondateur du centre Akamasoa, aujourd’hui aux côtés des déshérités de la capitale, en mission à l’époque dans le Sud-est. « Je l’ai rencontré à Fort-Dauphin. Travaillant avec les lazaristes, je devais forcément le croiser un jour ». En repensant à cette période de sa vie, le regard clair de Manuel se perd un moment dans le vague. Mahafinaritra ny miara-miasa amin’ny tantsaha », traduction : c'est bien de travailler avec les paysans.
Coopérant catholique
Il aura passé vingt années de sa vie dans le Sud, en tant que coopérant travaillant avec la mission catholique. Il y rencontrera même son épouse, une malgache. Mais on ne connaîtra rien de leur romance. Cet aspect de sa vie, Manuel la veut la plus privée possible. Les réponses se font plus évasives. « Comment nous sommes-nous rencontrés ? Que voulez-vous que je dise ? On devient amis et puis voilà. Vous, comment avez-vous rencontré votre mari ? », répondra-t-il en rougissant un peu.
Après le Sud malgache, il retournera en Espagne. Il y habitera 10 ans avec sa femme. Mais le cœur n'y sera pas. « La vie en ville est trop mouvementée. Ma femme a eu des problèmes d’adaptation ». Ils sont revenus en 2003, estimant que le climat politique était plus propice. « Taloha tsy havitàna zavatra », dit-il. Il pense qu'il était plus difficile d'entreprendre quelque chose sous l'ancien régime.
A leur retour, ils n’avaient pas vraiment de projets précis. « On pensait à l’agriculture, à une épicerie-gargote, à un atelier de soudure, mais monter un restaurant était vraiment la dernière chose qui nous soit venu à l’esprit ». En Espagne pourtant, Manuel a travaillé dans un restaurant et sa femme avait suivi des cours de cuisine subventionné par l’Etat.
« Le restaurant est une chose secondaire : ambin-javatra », dit Manuel. L'essentiel, pour eux, était de trouver un endroit tranquille qui ne soit pas en ville. « C'est ma femme qui a choisi les Hauts-plateaux. Quand j'étais dans le Sud, j'ai attrapé des maladies comme le bilarziose, la malaria, ...
Ici le climat est plus clément. Et puis nous voulions habiter entre Tana et Antsirabe ».
Ils ont trouvé Ihazolava et y ont construit leur maison, avant tout « pour y vivre ». Les deux fils de sa femme, « les garçons », dit-il affectueusement, ainsi que deux de ses sœurs les y ont rejoints. Ils sont assez pour faire tourner le restaurant. « Ici on travaille en famille », tient à souligner Manuel. Il a baptisé son restaurant L'Iskurna, du nom d'une ville du Sud-est de l'Espagne.
Il y a eu une réponse. Les gens s'arrêtent, certainement alléchés par l'idée de goûter à la paella, le plat national espagnol, fait essentiellement de riz et de divers autres ingrédients. Ils arrivent aussi bien les jours de fête que les jours ordinaires. Manuel doit d'ailleurs nous laisser. Il y a foule et le patron ainsi que sa femme, au fourneau, ne savent plus où se donner la tête.
Par : Rondro Ratsimbazafy |